Théo Letna - auteur, dessinateur

Le Portrait de Dorian Gray : le vrai pouvoir du tableau n'est pas celui que vous croyez

Dorian Gray, jeune homme que la providence a gratifiĂ© d'une beautĂ© immortelle, fortunĂ©, adulĂ© et sans ennemi connu, est retrouvĂ© mort Ă  son domicile, devant son tableau Ă©ventrĂ©. Mais qui l'a tuĂ©, et pourquoi ? En rĂ©alitĂ©, son meurtrier n'est pas un homme, et pourtant il n'est que trop humain ; et au dĂ©tour d'un geste, il vous guette, vous aussi, prĂȘt Ă  vous sanctionner. Qui est-il, ce tueur implacable, prĂȘt Ă  vous pourchasser sans relĂąche ?

Chef-d'Ɠuvre d'Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray (1890) est un rĂ©cit fantastique et philosophique qui continue de fasciner. Obsession pour la jeunesse Ă©ternelle, critique de l’hypocrisie victorienne, dĂ©nonciation de la vanitĂ© et de la dĂ©bauche... Le roman brasse de nombreux thĂšmes dont certains sont toujours actuels et participent Ă  faire de cette Ɠuvre un classique. Mais c’est son Ă©lĂ©ment le plus surnaturel qui interpelle particuliĂšrement : la dĂ©gradation spectaculaire du portrait de ce jeune homme sĂ©duisant au fur et Ă  mesure qu'il s'enfonce dans une existence de dĂ©bauche et de destruction.

L'histoire d'une malédiction

À Londres, fin du XIXe siĂšcle, Dorian Gray, jeune homme d’une beautĂ© saisissante, pose pour le peintre Basil Hallward. Il rencontre Lord Henry Wotton, cynique et spirituel, qui l’initie Ă  l’hĂ©donisme : profiter de la jeunesse avant qu’elle ne s’effrite. Bien au fait de la beautĂ© de Dorian, il ne manque pas de lui faire remarquer qu'elle finira par s'Ă©tioler avec l'Ăąge. Il crĂ©e ainsi chez Dorian le dĂ©sir de rester Ă©ternellement jeune.

EffrayĂ© par le temps, Dorian formule un vƓu : que son portrait vieillisse Ă  sa place, lui conservant Ă©ternellement sa beautĂ©. Par un prodige inexplicable, son souhait s’exauce. Mais le portrait ne fait pas que supporter les stigmates de l'Ăąge : il absorbe d’abord les stigmates moraux. C'est aprĂšs avoir cruellement Ă©conduit une jeune actrice amoureuse de lui, la poussant au suicide, que Dorian remarquera la premiĂšre altĂ©ration sur le tableau : l'apparition d'un rictus cruel au coin des lĂšvres.

Cette révélation, associée à l'emprise morale du nihiliste Lord Henry Wotton et la lecture d'un curieux livre, va pousser Dorian à jouir sans retenue du privilÚge qui lui a été accordé.
LibĂ©rĂ© de toute consĂ©quence visible, il mĂšne une vie corrompue, se plonge dans la dĂ©bauche et le vice, brisant des vies sans motifs, sans jamais ĂȘtre jugĂ© par la loi ni mĂȘme sanctionnĂ© par sa rĂ©putation. Son visage angĂ©lique le protĂšge des soupçons. Pendant ce temps, le portrait, remisĂ© au grenier et couvert d'une bĂąche, s'enlaidit toujours davantage : accusateur muet, tĂ©moin des turpitudes de Dorian.

Le Portrait de Dorian Gray - noir & blanc (1945) Le Portrait de Dorian Gray (1945) Le Portrait de Dorian Gray (2009)

Une gueule d'ange ne peut pas faire le diable

Le roman propose une accĂ©lĂ©ration fantastique de ce qui se produit en rĂ©alitĂ© : notre intĂ©rioritĂ© finit par s’imprimer sur notre extĂ©rieur.

Selon le souhait initial de Dorian, le portrait aurait pu se contenter de vieillir Ă  sa place, en prenant des rides et des cheveux blancs. Mais plus que les effets du temps, ce sont bel et bien les mĂ©faits de Dorian Gray qui amorçent — et accĂ©lĂšrent ! — la dĂ©gradation du portrait. Le tout premier changement sur le tableau n'est pas une ride, mais un rictus. Ainsi, plus que la jeunesse Ă©ternelle, le sujet principal du rĂ©cit pourrait ĂȘtre celui de la charge de la culpabilitĂ©.

Bien qu'il n'y ait aucune indication de temps claire, on peut estimer que l'intrigue ne s'étend pas au-delà de vingt ans. Pourtant, cela suffit à ce qu'à la fin du récit, le tableau figure déjà un vieillard monstrueux.
InconsĂ©quent, jouisseur et irresponsable, Dorian Gray dĂ©truit de nombreuses vies. Il Ă©chappera pourtant Ă  toute condamnation. Sa jeunesse immarcescible lui confĂšre une sorte d'immunitĂ© lui permettant d'Ă©chapper aux consĂ©quences de ses actes. Son visage est toujours celui de la candeur et de l'innocence qu'il incarnait au dĂ©but de l'histoire. Et qui pourrait prĂȘter crĂ©dit aux racontars accusant une telle figure d'ange ?

« La beautĂ© est presque toujours ce qui dĂ©cide de la faveur publique. » — Voltaire : Le Blanc et le Noir

Le visage, reflet de l’ñme : une vĂ©ritĂ© immanente

Cette idée que le visage reflÚte l'ùme n'était pas étrangÚre aux contemporains d'Oscar Wilde. On retrouve des remarques sur le lien caractÚre-visage chez Flaubert, Tristan Bernard, Maupassant, Dumas, Hugo... Toute la période XIXe-début XXe siÚcle est imprégnée de notions anciennes de physiognomonie, qu'on pourrait appeler aujourd'hui morphopsychologie.
Une Ă©trange pudeur moderne nous empĂȘche d'admettre la pertinence de ces considĂ©rations intuitives — rejetĂ©es au rang de pseudo-science, alors qu'elles Ă©taient communĂ©ment admises par toutes les strates de la sociĂ©tĂ© il y a encore peu de temps.

Spontanément, quel personnage vous paraßt sensible, réfléchi ou spontané ?

Pourtant, nos émotions les plus fréquentes, notre humeur la plus constante s'inscrivent bel et bien sur nos traits.
Ne parle-t-on pas des rides du lion, pour désigner ces rides aux commissures des lÚvres, qu'on retrouve le plus souvent chez des personnes amÚres ? ou des rides du soleil, aux coins des yeux, pour ces personnes volontiers rieuses ? Certains ont sur la joue comme des sillons creusés par des larmes. D'autres, à force de les réprimer, finissent avec d'énormes poches sous les yeux. Arborez souvent un rictus dédaigneux, et vous verrez le coin de votre bouche se déformer durablement. Faites-vous du souci et votre front se griffera de rides. Beaucoup de tueurs froids qui ne ressentent rien arborent un visage lisse sans histoire, parce que sans intériorité. Il faut alors les regarder dans les yeux pour contempler l'abßme de leur ùme.
L'essentiel est lĂ  : la jeunesse est une page blanche, mais on peut reconnaĂźtre en un coup d'Ɠil le caractĂšre et le parcours Ă©motionnel d'une personne de 50 ans.

Le Portrait de Dorian Gray propose en réalité de constater en accéléré ce qui se produit naturellement. Oui, notre intériorité finit inéluctablement par rejaillir à l'extérieur en s'imprimant sur notre face. Le portrait n'est pas seulement une cure de jouvence, c'est un miroir en avance. Et ce miroir juge nos actes. Il déclare Dorian : coupable.

Jean Gabin Jean-Paul Belmondo Anders Behring Breivik

De gauche Ă  droite : Jean Gabin, Jean-Paul Belmondo, Anders Behring Breivik

L'autre coupable : Lord Henry Wotton

S'il en est un qui ne jouit pas du privilÚge de l'immunité, c'est Lord Henry Wotton. Durant tout le roman, Lord Henry ne commet en apparence aucun acte directement néfaste ou malveillant. Il se contente de pérorer, satisfait de s'entendre parler, usant de sa verve pour briller en société. Il vante les mérites d'une vie hédoniste, de jouissance sans freins et de détachement émotionnel.
Son cynisme Ă©clatant a une rĂ©elle influence : c'est par le seul pouvoir de ses mots qu'il subjugue Dorian et le mĂšne Ă  se transformer. La cĂ©lĂšbre phrase « Le seul moyen de se dĂ©livrer de la tentation, c’est d’y cĂ©der. » est attribuĂ©e Ă  ce personnage.

Lord Henry ignore les mĂ©faits de Dorian. Il croit que la vie a glissĂ© sur lui comme un drap blanc. Pourtant, par une voie de causalitĂ© surnaturelle, il semble qu'il porte — tout comme le portrait — la charge des mĂ©faits de Dorian, qui est sa crĂ©ation. À la fin du roman, il dĂ©plore ĂȘtre devenu « flĂ©tri, usĂ©, jauni » et demande Ă  Dorian son secret. Lord Henry ne se remettra toutefois pas en question et croira n'ĂȘtre que la victime naturelle du temps qui passe.

« Le drame de la vieillesse n'est pas qu'on est vieux, mais bien qu'on fût jeune. »

Les paroles valent des actes. Elles sont la musique par laquelle Lord Henry a ensorcelé Dorian. Les mots de Lord Henry Wotton le rendent-ils en partie responsable des méfaits de Dorian Gray ? Ont-ils créé ce mal ou n'ont-ils agi que comme le révélateur de ce qui couvait déjà ? Cette question reste en suspens, mais une chose est certaine : c'est sa musique intérieure, devenue discordante, insupportable, qui entraßne finalement Dorian vers sa fin.

Colin Firth, le Portrait de Dorian Gray

Lord Henry Wotton, interprété par Colin Firth

Le retour d'une morale universelle

Oscar Wilde n'est pas le seul Ă  dĂ©noncer la moralitĂ© hypocrite de son Ă©poque qui absout la beautĂ© et mĂ©juge selon le dictat des apparences. Ce n'est pas le privilĂšge de la sociĂ©tĂ© londonienne mais bel et bien celui de toute la bourgeoisie d'une Ăšre, en Angleterre, comme en France ou aux États-Unis.

AprĂšs l'anticlĂ©ricalisme des LumiĂšres et la mort de Dieu, il semble que la sociĂ©tĂ© se soit vautrĂ©e dans un matĂ©rialisme et des codes moraux insoutenables, qui n'ont fait que maquiller une profonde angoisse de la mort. Tuer Dieu nous a peut-ĂȘtre libĂ©rĂ©s du carcan religieux mais cela nous a privĂ©s du rĂ©confort des rĂ©ponses aux questions existentielles : la survivance de l'Ăąme, le rapport au bien et au mal, l'amour inconditionnel ; et surtout d'un interlocuteur infatigable.

Dans cette Ă©poque victorienne qui succĂšde aux LumiĂšres, oĂč le puritanisme de facade prospĂšre en mĂȘme temps que les maisons closes font fortune, Oscar Wilde rĂ©habilite — peut-ĂȘtre malgrĂ© lui — la notion du bien et du mal.

Contrairement Ă  ce que soutenaient les philosophes des LumiĂšres — Montesquieu, Voltaire ou encore Montaigne —, la morale n'est pas simplement une construction sociale qui varie selon les peuples et les climats, mais bien une loi universelle et inaliĂ©nable. La part de construction sociale, dĂšs lors, reflĂšte simplement ce que l'on a identifiĂ© de cette loi ; c'est lĂ  que se joue la diffĂ©rence entre les peuples. Cette reconnaissance implique l'existence de Dieu, car Dieu est Loi.

orthodoxlutheran meme

Si Dieu existait, il serait mauvais ! Par mauvais, je veux dire fondé sur mes propres bases et interprétations de ce qu'est le mal, puisque sans le concept d'un créateur, toute morale est subjective.

Dieu ressuscité par un débauché inverti

Il est saisissant de constater que ce soit un homosexuel comme Oscar Wilde, notoirement débauché et cynique, qui se charge de cette besogne. L'ironie est complÚte. Mais, comme le relÚve l'académicien Dominique Fernandez : « Mis au ban de la société, l'homosexuel est en mesure de la critiquer, d'en dénoncer les travers. »
Si l'Église avait depuis longtemps condamnĂ© le sodomite, c'est finalement un sodomite qui, parmi les premiers, ramasse une pierre pour rebĂątir le temple de la vertu, qui condamne les comportements Ă©goĂŻstes, la dĂ©bauche et la malveillance.

À travers son histoire, Oscar Wilde rĂ©tablit ce juge immanent qui contemple nos actions et les juge. Il n'y a pas de relativisme, pas de discours qui permettrait de tordre les faits Ă  son avantage, uniquement un jugement net, tranchant, impartial et sans appel.

L’habit ne fait pas le moine, mais l’ñme fait le visage. Donc non seulement nous avons une Ăąme, mais cette Ăąme nous juge. Sans jamais avoir besoin de s'en rĂ©fĂ©rer aux lois humaines flexibles, elle sait la diffĂ©rence entre le bien et le mal.

Oscar Wilde

Oscar Wilde Ă  27 ans, par Robert Goodloe Harper Pennington

L'identité du meurtrier (dévoilement de la fin)

À la fin de l'histoire, Dorian, semble-t-il, a gagnĂ©. Il n'a plus aucun ennemi, car tous ceux qui auraient pu lui nuire ou le suspecter sont morts. Lord Henry Wotton lui adresse ces louanges :

« Je suis heureux que vous n'ayez jamais rien fait : ni modelĂ© une statue, ni peint une toile, ni produit autre chose que vous-mĂȘme ! Votre art, ce fut votre vie. Vous vous ĂȘtes mis vous-mĂȘme en musique. Vos jours sont vos sonnets. »

Mais le spectacle odieux de son portrait ravagĂ© lui devient insoutenable. Saisi par la culpabilitĂ© et le remords, il dĂ©cide de le dĂ©truire. Cependant, en poignardant le tableau, il rompt le sort et se tue lui-mĂȘme. Les serviteurs de Dorian dĂ©couvrent alors son corps, revenu Ă  son apparence rĂ©elle de vieillard, tandis que le portrait a retrouvĂ© sa beautĂ© initiale. Un suicide comme point d'atterrissage Ă  une chute amorcĂ©e avec un autre suicide, celui de Sybil Vane.

Finalement, le tueur qui guette Dorian Gray, celui qui le pourchasse sans relĂąche jusqu'Ă  l'acculer au suicide, c'est sa propre conscience. Et cette conscience est aussi la vĂŽtre ; prĂȘte Ă  vous sanctionner au dĂ©tour d'un geste, tĂ©moin silencieux de chacun de vos actes. On peut Ă©chapper Ă  la sentence du juge, mais on n'Ă©chappe pas Ă  son propre reflet.

Le fait que Dorian se sache coupable et en conçoive du remord montre paradoxalement que le mal lui est insupportable et n'est donc pas conforme à sa nature.
Dorian Gray était un jeune homme à l'esprit encore vierge, ingénu et capricieux comme un enfant. Il était donc perméable à la manipulation, aux influences extérieures, et son assise morale n'était pas solide. Plus que la recherche active du mal, c'est celle d'un hédonisme effréné et égoïste qui l'a entraßné dans cette spirale morbide. S'il avait été poussé dans une autre direction, le grand pouvoir qui lui a été conféré aurait pu lui permettre d'accomplir beaucoup de bienfaits.

Dans une sociĂ©tĂ© obsĂ©dĂ©e par l’apparence, ce classique reste une invitation Ă  cultiver l’ñme autant que le corps. Car : « Rien ne peut guĂ©rir l’ñme que les sens, de mĂȘme que rien ne peut guĂ©rir les sens que l’ñme ».

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