Cette dernière semaine fut difficile.
Je reprends mes notes ce matin pour une raison précise. Hier, j'ai vu la vidéo d’une entreprise allemande qui produit de la laine de moutons à partir de moutons pédés qu’elle sauve ; évitant à ceux-ci l’abattoir : Rainbow Wool.
L’égérie de cette marque n’est nul autre que Bill Kaulitz, le chanteur des Tokio Hotel. Aujourd’hui, avec son visage rond, sa barbe de trois jours, son anneau dans le pif et ses longs cheveux blonds, il a l’air parfaitement grotesque. Mais jeune, avec sa sveltesse d’alors et son visage d’elfe aux traits fermes, il était beau à se damner. Or, il se passe que, pour la première fois depuis des lustres, ce matin, je sors du brouillard mental dans lequel mon quotidien assommant me plonge.
J’ai rêvé d’être assis à côté d’une jeune femme, captant son intérêt et stressant un peu d’être capable de le maintenir sans tomber dans le ridicule ; j’ai rêvé d’un jeune homme joyeux en train de faire le con pour la caméra ; j’ai rêvé d’une énergie de jeunesse pétillante.
Au réveil, une vague de spleen de trentenaire endeuillé de sa vingtaine entame la digue de mon moral. Je laisse aller. Mon moral subit le choc. Mais je suis vivant. Je ressens, donc je vis. Et à 34 ans, je n’ai pas si mauvaise allure ; une fois rasé de frais, je retrouve mon visage. Seuls les yeux ont vraiment changé. Ils ont des poches et moins d’éclat. Le reste est là. (C’est faux, je me console d’illusions)
Or, donc, le simple fait de voir des photos de cette jeune star me fait ressentir tout ça. Pourquoi ? Comme un écho de ce que j’aurais pu ou dû être ? Comme un écho de ce à quoi j’aspire vraiment ? C’est-à-dire être inclus à quelque chose où j’aurais été le sujet des regards et non plus le spectateur. L’autre jour, je regardais un défilé militaire et j’avais envie d’être au milieu d’eux. Le pourrais-je un jour ? Ah, d’être là où j’en suis aujourd’hui, cela fait simplement très mal.
Je repense à Yatuu, avec sa BD La vie de stagiaire. Je l’avais découverte à Toulouse, quand je bossais au restaurant et que je faisais moi-même mes petits dessins cathartiques. J’avais vu sa BD, elle avait été publiée après avoir posté sur ses réseaux des croquis mal faits, mais rigolos pour faire sortir la frustration de sa condition. Pourquoi ça n’a pas fait tilt dans mon esprit ? Pourquoi je n'ai pas suivi le même chemin, moi qui avais tant d’idées ? Cette énergie créative, qui était la sienne, qui était la mienne, je ne la retrouverai jamais. Elle ne peut exister que dans un corps et un esprit jeunes, emplis de pulsions procréatrices.
Commencer tôt, croire en soi, foncer sans se poser de questions. Voilà ce que je n’ai pas fait.

8 juin 2025
Quand je partirai
J’ai toujours eu la conviction que je mourrai tard, la certitude de dépasser 90 ans, de mourir, peut-être entre 91 et 93 ans.
Tout jeune, déjà, j’avais la vision de moi, vieux, avec de longs cheveux blanchis, une barbe, le dos un peu voûté et le visage buriné. Je me voyais ermite, vivant à flanc de montagne dans un petit chalet, et descendant quelques fois en ville pour vendre des biens et acheter des fournitures. Cette image ne me procurait pas de joie particulière, mais elle avait un goût d’évidence, d’inéluctabilité. Je l’accueillais avec neutralité et mélancolie.
Cette image supposait que je resterais seul, que je serais le dernier de tous ceux que j’aurais connus. Le dernier de ma fratrie, le dernier de mes amis, sans enfants, sans famille, sans amour de ma vie.
Je me demande pourquoi, si jeune — je n’avais pas 10 ans —, une image si terrible s’est imposée à moi.
En réalité, j’ai la réponse : le divorce de mes parents. Voir mon père partir. Puis mes sœurs, l’une après l’autre, pour leurs études. Je restais seul avec ma mère, qui était bien silencieuse. Et la maison était calme. Et ma mère, à quarante-cinq ans, avait déjà des cheveux blancs.
Cette image est donc le résultat d’une angoisse. Et je viens seulement de le comprendre. Le vieillard que je me voyais être avait certes l’air serein, assez en forme pour monter et descendre une montagne, mais c’était un vieillard sans joie, mutique, qui attendait la mort avec une patience agacée, comme on attend un rendez-vous qui tarde.
Aujourd’hui, j’ai peur, car toute ma vie semble me conduire à devenir ce vieillard. Mais je ne veux plus mourir tard, je ne veux plus être le dernier de mon monde. Je préférerais mourir à 63 ou 77 ans.
Je souhaite que cette image cesse de me définir. Je souhaite que cette image cesse de hanter mes pensées. Je souhaite prendre un autre chemin que celui-ci, parce qu’en réalité, il ne m’a jamais plu.

Rene Aigner - The Old Hermit (DeviantArt)
9 juin 2025
La procrastination
La procrastination, c'est quand tu ne te sens pas à la hauteur face à la tâche à accomplir.
Mettons que tu doives parcourir 1000 km à pieds. Comment tu fais 1000 km, sans préparation, sans le matériel approprié, avec presque rien de tout ce qu'il faudrait, juste un sac à dos et 3 jours de bouffe ? Eh ben, tu ne peux pas, c'est aussi simple que ça. 1000 km, c'est tout bonnement hors de ta portée.
Par contre, ce qui est à ta portée, c'est de faire un pas en avant. Oui, tu peux faire un pas. Tu peux même — et assez rapidement — en faire un deuxième. De ça, tu en es capable. Et après, tu peux faire encore un autre pas, et tu ne t'arrêtes plus, et te voilà en route ! Et qui sait, sur ton chemin, il y aura des surprises. Tu rencontreras des gens prêts à t'aider, tu trouveras de quoi te ravitailler. Il y aura des imprévus, des bons, des mauvais...
Peut-être que tu n'arriveras pas à destination. Peux-être que tu devras rebrousser chemin. Ou peut-être que tu y arriveras, mais que ce ne sera pas du tout comme tu l'avais imaginé.
Mais tout ça, tu ne peux pas le savoir si tu ne fais pas ce foutu premier pas. 1000 km, ce n'est rien d'autre qu'une série complète de premier pas mis bout à bout.
Alors il vaut mieux se lancer, parce qu'il n'y a rien qui puisse sortir de l'attente, rien de plus triste que des souliers neufs recouverts de poussière.
Et tout vaut mieux que de rester à quai en se disant, le soir de sa vie : « N'empêche, j'avais un sac à dos. J'aurais pu... j'aurais pu... »
