Théo Letna - auteur, dessinateur

Cette INCISE totalement inutile est pourtant INDISPENSABLE

Colette et son chat

C'est quoi une incise ?

L’incise, dans un roman, ce sont ces fameux « dit-il » ou « dit-elle » qui parsèment les dialogues. Leur première fonction est donc, à première vue, simplement d'indiquer qui parle, et sur quelle tonalité.

La définition de l’incise selon Le Robert donne :

Une proposition incise est une proposition indépendante (ou principale), généralement courte, qui est insérée entre des virgules ou d'autres signes de ponctuation dans le corps d'une phrase ou bien rejetée à la fin d'une phrase. Elle sert soit à indiquer que l'on rapporte les paroles de quelqu'un, soit à faire une sorte de parenthèse dans l'énoncé principal :

Exemples :
« Je vais te massacrer à la tronçonneuse ! » chuchota-t-il. — ne manque pas d'une délicieuse incongruité.
« Je crois vous avoir dit, mais je me trompe peut-être, que je suis venu le douze. » — est aussi une incise.

L'incise fait partie du bagage de base de l'écrivain. Tout écrivain débutant se posera fatalement beaucoup de questions à son sujet.
Comment la placer ? à quelle fréquence ? Est-elle obligatoire ? faut-il varier les verbes pour éviter les redondances de « dit-il », « dit-elle » ? etc.

Comment utiliser l'incise à la PERFECTION

Étude de cas avec Le Blé en herbe de Colette. Nous allons voir comment une des plus fameuses écrivaines de son temps se sert de cet outil de narration pour ciseler son dialogue entre les deux personnages principaux de sa romance.

Pour vous restituer la légende, voici l'instant wikipedia :

Sidonie-Gabrielle Colette est un monument de la littérature française ; une des plus célèbres romancières de la première moitié du XXe siècle. Membre de l’académie Goncourt, elle est la deuxième femme en France à recevoir des funérailles nationales.

Le Blé en herbe, c’est l’histoire d'une romance entre deux amis d’enfance, Philippe et Vinca, qui ont grandi et se découvrent l’un pour l’autre des sentiments qui ne sont plus tout à fait de la simple amitié. Les premiers émois de l'amour sont bien encombrants pour ces deux jeunes qui sentent bien qu'ils sont à la fin de quelque chose et qui ne sont pas sûrs de vouloir ce qu'ils veulent. C'est le thème du passage à l'âge adulte.

Tout au long du récit, leur façon d’exprimer leur attachement réciproque est teintée de maladresse adolescente. Philippe s'emporte face à une Vinca plus en retenue, mais pas moins cinglante. C’est ainsi qu’ils gèrent l’un et l’autre ces émotions en bataille. S'ensuivent des prises de bec, des malentendus, des non-dits... D'où cet échange ci-après.

Extrait :

— Aussi, c’est ta faute, conclut Philippe. Tu ne réponds rien… Alors, moi, je m’emballe, je m’emballe… Tu te laisses malmener. Pourquoi ?
— Pendant que tu me tourmentes, dit-elle, au moins tu es là…
Film Le blé en herbe - Philippe (Matthieu Rozé) et Vinca (Sophie Aubry)

Philippe (Matthieu Rozé) et Vinca (Sophie Aubry) - Le blé en herbe (1990)

Dans ce bref échange qui clôt une discussion, un détail m’a interpellé. Un tout petit détail, trois fois rien… Peut-être même n’est-ce que mon esprit de pinailleur invétéré.

Dans cette scène, Philippe et Vinca sont seuls dans une remise. Leur relation, à cette étape du récit, est sur le bord du précipice. Philippe s’en veut pour quelque chose qu’il a commis, il se questionne beaucoup, mais ne trouve aucune réponse en lui. Pour passer sa frustration, il morigène Vinca qui, elle, reste stoïque.

On en vient donc à cette phrase de Philippe :
« Aussi, c’est ta faute, conclut Philippe. Tu ne réponds rien… Alors, moi, je m’emballe, je m’emballe… Tu te laisses malmener. Pourquoi ? »

Ici, rien à dire. Le « conclut Philippe » est là pour signifier qu’il a fini de parler. Ok.

Mais ensuite, ceci :
« Pendant que tu me tourmentes, dit-elle, au moins tu es là… »

Le Blé en Herbe, page 133

Et là ma question : pourquoi ce « dit-elle » ?
Comme on l'a vu, ils sont seuls. Il n'y a donc qu'elle qui puisse répondre à Philippe. De plus, Vinca reste neutre, il n'y a pas de rupture de ton de sa part qui justifierait un « s'écria-t-elle » ou un « murmura-t-elle ». À première vue, cette incise semble donc totalement inutile.

Alors quoi ? Colette se rendrait-elle coupable d’une lourdeur ? Cela paraît inconcevable.
Faisons un test. Relisez la phrase de Vinca, mais sans le « dit-elle ».

— Aussi, c’est ta faute, conclut Philippe. Tu ne réponds rien… Alors, moi, je m’emballe, je m’emballe… Tu te laisses malmener. Pourquoi ?
— Pendant que tu me tourmentes, au moins tu es là…

Ne trouvez-vous pas qu’il y manque ? La réponse semble comme affadie ; moins sûre d'elle, elle s'évanouit plus rapidement dans les points de suspension finaux.

On s’aperçoit que cette incise ajoute de la pesanteur à la remarque de Vinca, qui ferme d'ailleurs le chapitre XV. Elle fait une respiration lourde, qui mue la phrase en sentence, et qu'une virgule n'aurait su rendre, ou que des points de suspension à l'intérieur de la phrase auraient muée en hésitation.

Colette se sert de l’élément le plus anodin de la boîte à outils de l’écrivain pour soutenir sa narration : une incise, la plus banale qui soit, pour soutenir une phrase qui, sous couvert d’un reproche, est une déclaration d’amour.

Toute la maîtrise d’une grande écrivaine.

Autre exemple : Malicroix de Henri Bosco

Martial de Mégremut est le dernier héritier Malicroix. Son grand-oncle, mort depuis peu, et qu'il n'a jamais connu, le désigne légataire d'une pauvre île dans un environnement hostile. Cadeau empoisonné, en apparence, mais auquel Martial, contre toute raison, va s'accrocher, dans un souci de renouer avec cette partie ténue de son identité : les quelques gouttes de sang Malicroix qui coulent dans ses veines ; ces Malicroix au caractère austère et résolu, qui imposent naturellement le respect et dont Martial se sent peu digne.
Face à lui, Maître Dromiols, le notaire chargé d'assurer l'héritage, qui, pour une raison inconnue, tient à dissuader Martial d'accepter la propriété de l'île. C'est un homme de forte stature. Il faut se figurer un Gérard Depardieu de 1m90 capable de casser une noix entre ses mains, grandiloquent de surcroît, qui écrase et étouffe aussi bien par sa présence imposante que par sa verve abondante.

Après avoir écouté Maître Doriols pendant toute une soirée (qui dans le livre occupe tout un chapitre) et s'être accordé une nuit de réflexion, Martial de Megremut, lui formule cette réponse :

Extrait : Malicroix de Henri Bosco

Ici, l'incise semble encore plus franchement inutile que dans notre premier exemple, puisque la narration nous rappelle carrément QUI parle avant qu'il ne formule sa réponse (« Maître Dromiols ouvrit la bouche »). Et pourtant, l'incise s'y trouve quand même. Elle ajoute de la pesanteur à une réponse qui, quoi que brève, est une concession d'une grande valeur symbolique. Sans elle, la réponse apparaîtrait plus emportée, plus légère, moins soupesée. Cela lui retirerait du crédit.

Conclusion : du bon usage de l'incise

  1. L'incise n'est pas un simple empilement de « dit-il » ou « dit-elle » placés après chaque réplique.
  2. Elle n'est pas non plus une lourdeur dont il faudrait se décharger pour faire des dialogues plus vifs.
  3. Elle est encore moins un truc qu'on met au pif ici ou là comme ça nous vient.
  4. Elle n'exige en aucune façon d'épuiser tout ce que le dictionnaire compte de synonymes pour éviter les répétitions.

L'incise est un véritable outil de narration à manier en conscience car même l'incise la plus banale peut apporter du signifiant.
Comme nous venons de le voir, un simple « dit-il » ou « dit-elle » permet d'ajouter une respiration, du poids, de suggérer une hésitation, ou de soutenir une affirmation.
C'est la démonstration la plus exemplaire qu'on ne doit pas penser à l'écriture d'un roman comme un empilement de mots qui racontent des trucs entre un début et une fin, mais comme une musique où les sonorités et les longueurs ont du sens et où la manière de raconter compte autant que ce qui est raconté.

Pour beaucoup de rêveurs et d'amateurs, l'écriture semble n'être qu'un lot de consolation face à un manque de moyens, de persévérance ou de talent qui leur permettrait de s'exprimer autrement — par le dessin ou le cinéma principalement. Mais pour qui sait en faire bon usage, pour qui respecte la lettre, l'écriture est un médium qui se suffit à lui-même et appelle sa propre maîtrise.

Alors, l'incise, avant de la poser, on réfléchit, on s'interroge, on pense.

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