Théo Letna - auteur, dessinateur

Le Château de Kafka : le roman qui vous tend le même piège qu'à son héros

Il y a des livres qu’on lit et qu’on oublie. Il y a des livres qui nous divertissent et nous font ressentir plus d’émotions que la vie elle-même. Et il est des livres qui nous transforment en bouleversant la perception même que l’on a de l’existence.

Le Château appartient à cette catégorie. Publié à titre posthume en 1926, il est l’un des trois grands romans inachevés de Franz Kafka.

Kafka a l'art de concevoir des œuvres denses, sujettes à de multiples interprétations. C'est le cas de La Métamorphose ou du Procès : deux succès majeurs de l'auteur. Le Château ne fait pas exception. Si les interprétations les plus évidentes ont déjà été maintes fois exposées, d'autres, plus subtiles ou m'ayant plus particulièrement touché, méritent d'être traitées à leur tour.

Le Château : ça parle de quoi ?

Le nom du héros est réduit à un acronyme, une simple lettre. K. est un inconnu dont on ignore tout. Un peu par hasard, il prend le poste d'arpenteur dans un village de montagne, sans que l'on sache s'il a réellement les compétences de cette profession ou si c'est un usurpateur opportuniste.

Ce village enneigé est dominé par une forteresse mystérieuse. C’est autour de cet édifice que toute la vie s’articule, et c’est en son sein que tout se décide, malgré la présence d’un maire qui réside en ville.

K. va passer tout le récit à tenter d’y accéder. La raison de cette obsession est inconnue. Le château ne promet aucun trésor ; il n’est pas non plus question de seigneur tyrannique ou d’un monstre de fable, car nous ne sommes pas chez George R. R. Martin ou Bram Stoker, mais chez Kafka.
Dans ce château résident donc… des fonctionnaires ; personnages besogneux et inaccessibles, auxquels les villageois vouent un respect mêlé de crainte. Les fonctionnaires sont perçus comme tout-puissants, alors même qu'aucune force policière significative ne semble en mesure d'assurer une force de coercition.

Confronté à une bureaucratie opaque, à des villageois ambigus et à des intermédiaires insaisissables, K. va devoir redoubler de ruse et de patience.

« Certes, il est dit que tous nous faisons partie du château et qu'il n'y a pas d'abîme à franchir, et d'habitude c'est vrai. Mais malheureusement nous avons eu le loisir de constater que ce n'est pas vrai du tout quand il s'agit de choses importantes. »
Das Schloss (1968)

Das Schloss, Rudolf Noelte (1968)

Le Château : une analyse et 5 interprétations

Un objectif inatteignable

Chez Kafka, le fantastique est toujours considéré avec détachement par ses personnages. Lorsque le château se maintient à la même distance, quel que soit le nombre de pas que K. fait en sa direction, celui-ci ne s'effraye pas d'une telle sorcellerie et jamais il n'enquêtera spécifiquement sur cet aspect fantastique. Fatigué, il fait simplement demi-tour pour retourner à l'auberge qu'il avait quittée un peu plus tôt.

Le château reste lointain, inaccessible. Pourtant K. s’obstine et va user de tous les stratagèmes possibles pour s'y faire inviter. Ses raisons ne sont jamais expliquées. Cette quête obsessionnelle le transforme. Au départ déterminé et rationnel, il devient impatient, manipulateur, agressif. Il malmène les deux assistants fantasques qui ont été mis à sa disposition, exploite Frieda (la maîtresse de Klamm, un haut fonctionnaire), s’aliène les villageois qui pourraient l’aider. Son objectif unique le rend aveugle aux relations humaines, aux petites victoires possibles. Il sacrifie tout pour une illusion et finit épuisé, marginalisé, sans avoir avancé d’un pas.

Kafka montre comment la frustration et l'obstination nous éloignent de l'objectif à atteindre. Il est certaines situations où multiplier les efforts et les ruses ne conduit qu'à l'épuisement et à l'isolation. Nous aurons l'occasion de revenir plus tard sur l'aboutissement de cette quête aussi absurde que vaine.

La rue principale du village ne menait pas jusqu'à la montagne du château, elle s'en approchait seulement, mais alors, comme exprès, elle s'en écartait et même si elle ne s'éloignait pas du château, elle ne s'en approchait cependant pas. Sans cesse K. s'attendait que la route enfin s'infléchisse vers le château, et parce qu'il s'y attendait, il continuait son chemin ; c'était la fatigue de toute évidence qui l'empêchait de quitter la route, de plus, la longueur du village l'étonnait, il ne prenait pas fin, sans cesse de petites maisonnettes aux vitres recouvertes de glace, rien que la neige et nul être vivant nulle part à la ronde.
Das Schloss (1968)

Das Schloss, Rudolf Noelte (1968)

Une lecture où le lecteur épouse l'expérience du héros

Quand on lit Le Château, l’une des expériences les plus troublantes est cette fusion progressive entre l’état du personnage et le nôtre, lecteur.

Tout comme Soljenitsyne nous a volontairement éreinté dans Une journée d’Ivan Denissovitch pour nous faire ressentir l'interminable journée de labeur au Goulag, Kafka nous assomme exprès avec les conversations interminables, les explications contradictoires, les monologues verbeux des fonctionnaires ou des villageois. Chaque chapitre est l'occasion d'un discours opaque s'étalant sur plusieurs pages.

Fatigué de la logorrhée interminable, K. lutte pour rester attentif, somnole, rate des informations cruciales. À plusieurs reprises, l'impatience ou la fatigue le submergent au moment précis où une révélation semble approcher – comme lors de son entretien avec Bürgel, ce secrétaire qui, dans un déluge de paroles, laisse échapper ce qui pourrait être une clé pour accéder au château. Mais K., terrassé par le sommeil, laisse filer l’occasion.

Le lecteur vit exactement la même chose. Les dialogues kafkaïens sont volontairement prolixes, circulaires, épuisants. Tantôt on s'en amuse, tantôt on se surprend à sauter des lignes, à bâiller, à perdre le fil – et à rater, comme K., des détails subtils. Kafka fait coïncider l’ennui du lecteur avec celui du héros : la logorrhée bureaucratique devient un dispositif narratif qui nous piège dans la même impuissance frustrée. C’est une identification rare, presque physique, où l'état du lecteur se confond avec celui du personnage.

Je ressens que Kafka a dû se faire rire en écrivant certains passages (cela est confirmé) et que la rédaction d'un tel ouvrage lui fut probablement cathartique.

— Permettez-moi, Monsieur le Maire, de vous interrompre par une question, dit K. N'avez-vous pas tout à l'heure fait état d'une administration de contrôle ? À en croire votre description, c'est un tel bazar qu'on en a mal au cœur à l'idée qu'il pourrait ne pas y avoir de contrôle.
— Vous êtes très sévère, dit le maire. Mais vous pourriez multiplier votre sévérité par mille et ce ne serait encore rien en comparaison de la sévérité que l'administration manifeste à son propre égard. Seul quelqu'un de tout à fait étranger peut poser une question telle que la vôtre. S'il existe des administrations de contrôle ? Il n'existe que des administrations de contrôle. Certes, elles ne sont pas destinées à repérer les erreurs au sens grossier de ce mot, car des erreurs, il ne s'en produit pas et même si une erreur devait se produire, comme dans votre cas, qui est en droit de dire, une fois pour toutes, que c'est une erreur ?
— Voilà qui serait nouveau ! s'exclama K.
El Castillo - Luis Scafati

Luis Scafati

Le mécanisme de l'exclusion sociale - ou cancel culture

Longtemps avant le wokisme et la cancel culture, Kafka nous délivre une formidable illustration des mécanismes de l'exclusion sociale.

Amalia, une jeune femme repousse vertement les avances grossières d'un fonctionnaire du château. Elle en a parfaitement le droit. Seule la méthode — déchirer le papier peu galant qu'elle jette au visage du messager — jette les suspicions d'un terrible affront commis envers le fonctionnaire.
Lorsque la famille, tétanisée, se fige comme sous le poids de la culpabilité, alors la collectivité réagit par anticipation en coupant tout lien avec ses membres, alors même qu'aucune sentence n'a été prononcée par le château et qu'aucune milice ne menace de déchaîner son châtiment.
Et quand le père de famille, affolé, tient à se faire pardonner, il ne fait que valider les suspicions et aggraver le rejet craintif des villageois qui ne veulent être associés ni de près ni de loin à la famille coupable.

Nous tous nous savions qu'il ne viendrait pas de punition explicite. On se retirait simplement de nous, les gens tout autant que le château. Alors qu'on remarquait naturellement le retrait des gens, on ne remarquait rien du château. Jadis, nous n'avions pas non plus constaté la moindre sollicitude du château, comment aurions-nous pu constater un changement d'attitude ? C'était cette tranquillité qui était pire que tout. Le pire, et de loin, ce n'était pas le retrait des gens, ils ne l'avaient pas fait par conviction, ils n'avaient peut-être rien de sérieux contre nous, ils ne l'avaient fait que par peur et ils attendaient la suite.

Demander pardon, c'est reconnaître un tort et légitimer la sanction. Et si la faute n'existait pas, c'est la créer aux yeux d'autrui.

Le pardon, pour cette raison, ne peut être donné — pas même par le fonctionnaire supposément offensé — puisque, précisément, il n’y a rien à se faire pardonner. Alors, face à la culpabilité d’une faute qui n’existe pas, et face à l’impossibilité de se faire pardonner de l’avoir commise, la famille se retrouve dans une impasse, ostracisée, figée par la communauté dans une image négative qui la condamne tant que seront vivants ses membres ayant le plus cherché à se faire absoudre.

Kafka met en exergue cette mécanique sociale où la contrition, qui est l'expression de la culpabilité, ne fait que renforcer le châtiment, même si la faute est dérisoire ou inexistante. Une réputation honorable peut être ruinée sur la base d'un simple malentendu.

La collectivité s'en tiendra souvent à des préjugés plutôt qu'à la vérité. La peur d'être associé à quelqu'un que les apparences désignent comme coupable suffit à ce que tous s'en éloignent. Elle ne cherche pas à comprendre la nature ou les raisons de votre faute, elle n’a aucune envie d'entendre vos excuses et quand bien même vous les présenteriez, elle n’en tiendra aucun compte, car elle ne les réclame pas. Se défendre n'attirera aucune indulgence. Il faut donc assumer l'acte — ou le non acte — et rester solide sur ses appuis, en maintenant l'attitude de celui qui sait être dans son bon droit.

Que voulait-il qu'on lui pardonne ? Aucune plainte n'avait été déposée contre lui, elle n'était pas même enregistrée, du moins pas dans les dossiers accessibles aux avocats ; par conséquent rien ne se trouvait avoir été entrepris contre lui et rien non plus n'était en préparation. Pouvait-il citer une quelconque réquisition officielle émise à son endroit ? Y avait-il eu quelque intervention d'un organisme officiel ? [...] Eh bien alors, s'il n'était rien arrivé, que voulait-il donc ? Qu'y avait-il à se faire pardonner ? Tout au plus d'importuner sans cesse les services officiels, mais cela, justement, c'était impardonnable.
El Castillo - Luis Scafati

Luis Scafati

Les vérités contraires : qui est le fou, de l’étranger ou des villageois ?

Ce qui rend Le Château si déstabilisant, c’est l’absence de vérité objective. Le point de vue de K. nous semble légitime : il a été appelé, il a des droits, les obstacles sont absurdes. Mais à partir de la seconde moitié du récit, chaque personnage secondaire apporte soudain une perspective alternative, tout aussi cohérente. Le maire explique que l’appel de K. résulte d’une erreur administrative ancienne ; les assistants affirment qu’ils l’aident vraiment ; Frieda voit en K. un danger pour sa position.

Cette nouvelle série d'explications jette un nouvel aperçu sur les événements passés, et nous les fait remettre en perspective à la lumière d'un système clos produisant sa propre logique — face à laquelle K. est à la fois lucide et prisonnier.

Le lecteur, comme K., oscille entre indignation et doute : et si K. se trompait depuis le début ? Et c'était lui, le fou, l'inconscient venu troubler une société parfaitement fonctionnelle ? Aucune version ne l’emporte. Le lecteur est seul juge.

Cette double-lecture des événements reflète l'idée que deux vérités contraires peuvent coexister sans s'annuler.

Reconnaître notre propre château

Le discours des villageois nous renvoie au Discours de la servitude volontaire de La Boétie : les villageois tiennent pour convenable une organisation qu'un étranger, lui, trouvera immédiatement absurde. Eux-mêmes en reconnaissent l'absurdité, sans pourtant la remettre en cause. Ils se soumettent scrupuleusement aux règles du château, quoi qu'elles soient d'une opacité et d'une complexité à se fendre le crâne.

Plusieurs chapitres du Château se déroulent dans une école ; là où l'on forme — et conditionne — les esprits de demain. C'est à l'école que se perpétue le modèle sociétal, dans ses qualités comme dans ses travers.

Cela nous encourage à reconsidérer notre paradigme. Jusqu'à quel degré nos convictions et notre vision de ce que doit être la société ont-elles été façonnées par l'habitude, le conformisme et l'éducation plutôt qu'induites par notre réflexion consciente ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes piégés au sein de notre propre château ? contraints dans nos libertés par l'habitus plutôt que par une réelle force coercitive physique ? acteurs d'un modèle sociétal que nous tenons pour acquis, alors même qu'il devrait toujours être possible d'imaginer autre chose et de faire mieux ?

Un récit qui n’en finit pas et qui ne se termine pas

Nous avons vu l'obsession de K. Nous constaté tous ses efforts pour accéderau château. Nous avons été assommé, ainsi que lui, par les discours interminables des habitants du village. Nous avons vu combien tout ce qui a été fait n'a conduit qu'à l'éloigner de son objectif et accroître sa confusion. Le livre est doublement plus long qu'il n'en a l'air.

En tant que lecteur, nous suivons ce héros et nous avons naturellement envie de le voir réussir afin de découvrir en même temps que lui les entrailles mystérieuses de ce château, si proche et pourtant résolument inaccessible.

Tout lecteur de roman veut une fin à l’histoire qu’il lit. C'est parfaitement normal.
Or, Le Château n'a pas de fin, puisque Kafka en a délibérement interrompu l'écriture et qu'il est mort peu après.

Ainsi, la volonté du lecteur d'avoir la fin de cette histoire se heurte à la même impossibilité que son héros d'entrer dans le château. Le lecteur ne peut accéder à la fin qu'il désire tant ; et au moment où il cesse de la désirer, alors celle-ci n'a plus lieu d'être.

En restant inaboutie, l'œuvre devient complète.

Conclusion : pourquoi lire Le château

Vous ne devez pas lire Le Château parce que c'est une œuvre majeure du XXe siècle, issue d'un auteur aussi tourmenté que fascinant.

Vous devez le lire parce que chaque œuvre de Kafka possède une richesse d'interprétation inégalée. Beaucoup de critiques restent en surface et voient principalement dans Le Château une allégorie de la bureaucratie maladive. C'est effectivement le cas. Mais il y a tant de choses à voir que même cet article pourtant déjà long n'en couvre qu'une infime partie et ne constitue, au bout du compte, que le témoignage de ma propre expérience et de mon propre regard.

Ce que vous discernez dans ce récit témoigne non seulement de votre vision du monde à l'instant de votre lecture, mais également de votre acuité et de la qualité de votre réflexion.

Lire Kafka est un exercice aussi délicieux que fastidieux. Il faut aimer s'éprouver. Mais comme on ne pousse que face à l'épreuve, on ressort de cette lecture véritablement grandi.

Quant à moi, alors que cette lecture m'a autant amusé qu'elle m'a déplu, qu'elle m'a tour à tour enthousiasmé et éreinté, j’ai pourtant adoré ce qu’elle m’a offert et n'en regrette aucune seconde. Ainsi, l’expérience même de lecture de Kafka est kafkaïenne.

El Castillo - Luis Scafati

Luis Scafati

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